CfP: Neutralité et non-engagement à l’épreuve des guerres civiles et des révolutions à l’époque moderne (XVIe-XVIIIe siècle) (French)

Call for Papers, deadline 15 March 2026

Avignon/France

À des périodes où la neutralité, au sens diplomatique, est suspecte et où l’engagement des individus est perçu comme un gage de l’adhésion des populations à un parti ou à un nouvel ordre (socio)politique, est-il réellement possible de se tenir volontairement à l’écart ? Ou bien la neutralité procède-t-elle davantage d’une identification contrainte, relevant d’un discours accusatoire, d’une stigmatisation que les acteurs entreprennent éventuellement de retourner en leur faveur ? En d’autres termes, peut-on choisir de ne pas choisir ? Ces questions seront appréhendées dans un cadre géographique et chronologique large, propice aux comparaisons : l’Europe moderne et ses colonies dans une longue durée, du XVIe siècle à « l ’Âge des révolutions atlantiques ».

Argumentaire

Au printemps 1790, le Moniteur fustige le club des Impartiaux, fondé par les « monarchiens » à la fin de l’année 1789 : « Quant aux Impartiaux, je ne leur parlerai point ; j’attends qu’ils prennent un parti : car entre oui et non, je ne vois pas trop de milieu ». Alors que les « Impartiaux » n’ont jamais revendiqué une certaine neutralité ou le refus affiché de se positionner dans les débats politiques, ils sont perçus comme tels par leurs détracteurs qui regardent avec méfiance leur modération et leur recherche d’une certaine forme de conciliation dans les premiers mois de la Constituante. Au-delà de l’attaque contre des adversaires politiques que l’on tente de délégitimer ou de stigmatiser, cet extrait du Moniteur est particulièrement révélateur des prises de position attendues des individus en temps de révolution. 

Les épisodes de guerres civiles et les révolutions imposent des positionnements souvent clivants et déstabilisants, déchirant ou, au contraire, soudant des individus, des familles, des réseaux, des groupes, des communautés. Alors que les ressorts des engagements politiques et leurs conséquences sociales, intimes, familiales (etc.) sont aujourd’hui mieux connus, ce colloque souhaite prendre le contre-pied en s’intéressant aux acteurs et aux actrices qui semblent peu ou pas impliqués dans les affrontements de leur temps, soit qu’ils affichent délibérément une impartialité prudente, soit qu’on les accuse d’adopter des comportements trop timorés et par-là même répréhensibles. La neutralité n’exprime donc jamais une indifférence à la conjoncture, bien au contraire : elle doit être appréhendée non comme un état (individuel ou collectif), mais comme un processus permettant de qualifier et de disqualifier des pratiques et des représentations. De ce point de vue, la neutralité n’est jamais neutre ; elle peut s’entendre à la fois comme la construction de positions consensuelles, par-delà les clivages de l’époque, et comme le fait de mettre un adversaire hors de combat, précisément en le neutralisant, c’est-à-dire en l’empêchant d’agir.

Considérée comme une sorte d’espace intermédiaire, entre la guerre et la paix, la neutralité désigne depuis le Moyen Âge l’action de s’abstenir, de ne pas prendre parti et, par extension, de faire preuve d’impartialité (Langendorf, 2007, Schnackenbourg, 2013). Construit à l’époque moderne dans les champs de la guerre et du droit international, le principe de neutralité et les questions de neutralisation qui le sous-tendent ont été surtout appréhendés par l’histoire des relations internationales dans une perspective diplomatique, commerciale ou économique, à l’échelle des États ou d’acteurs transnationaux (Schnackenbourg, 2015, Covo, 2022). C’est une autre démarche, dans une perspective sociohistorique, que nous voulons adopter dans le cadre de ce colloque en proposant une approche de la neutralité et du non-engagement par « le bas » (Cacciari, Gallenga, 2018), au niveau des vécus et des pratiques des acteurs et des actrices confrontés à des situations de crises extrêmes, tels que les guerres civiles ou les révolutions. 

À des périodes où la neutralité, au sens diplomatique, est suspecte (Chanet et Windler, 2009), et où l’engagement des individus est perçu comme un gage de l’adhésion des populations à un parti ou à un nouvel ordre (socio)politique, est-il réellement possible de se tenir volontairement à l’écart ? Ou bien la neutralité procède-t-elle davantage d’une identification contrainte, relevant d’un discours accusatoire, d’une stigmatisation que les acteurs entreprennent éventuellement de retourner en leur faveur ? En d’autres termes, peut-on choisir de ne pas choisir ? Quelles stratégies impliquent de tels choix ? Comment s’expliquent-ils ? Quelles en sont les conséquences ? Comment ces acteurs et actrices non-engagés, non-exposés, sont-ils perçus ? Ces questions seront appréhendées dans un cadre géographique et chronologique large, propice aux comparaisons : l’Europe moderne et ses colonies (incluant les États-Unis indépendants) dans une longue durée, du XVIe siècle à « l’Âge des révolutions atlantiques ».

Le présent colloque se propose d’explorer trois axes principaux (qui n’ont rien d’exhaustifs) :

Choisir de ne pas choisir : stratégies, ressources, enjeux 

Ce premier axe souhaite explorer les logiques qui sous-tendent le choix de la neutralité et du non-engagement. En croisant des temporalités différentes (guerres civiles des XVIe et XVIIe siècles, révolutions anglaise, française et américaine, etc.), il s’agira ainsi d’appréhender les enjeux et les stratégies qui permettent aux acteurs et aux actrices de rester neutres et de ne pas s’engager. Est-ce vraiment possible ? Peut-on réellement s’abstraire du monde en contexte révolutionnaire/guerre civile ? Quelles ressources sont-mobilisées ? Quelles sont les marges de manœuvre réelles des individus ? Quelles en sont les conséquences pour les acteurs, leur famille, leurs réseaux, etc. ? Les focales micro-analytiques seront particulièrement bienvenues.

Les lieux neutres à l’épreuve des guerres civiles et des révolutions ?

Un second axe ambitionne d’étudier ce que font les guerres civiles/conflits révolutionnaires à l’organisation et à la réorganisation des « lieux neutres ». Le concept, emprunté aux travaux de Luc Boltanski et Pierre Bourdieu (Boltanski, Bourdieu, 1976), renvoie à des institutions ou plus généralement des espaces sociaux, dans lesquels les classes dominantes parviennent à dépasser leurs dissensions pour produire des « lieux communs », censés dépasser les conflits particuliers, en se prévalant d’une forme d’impartialité. Or, en situation de révolution ou de guerre civile, le lieu commun se délite, le langage gagne en opacité et s’affirme une « logique des marquages », qui privilégie volontairement le continu au discontinu (Jérémie Foa, 2024). S’ensuivent des enjeux de requalification des lieux neutres et, par-là même, de la définition de la neutralité. On pourra s’interroger sur la pertinence du concept de lieu neutre dans l’étude des sociétés modernes. Quels sont ces lieux ? Quels sont leurs régimes de légitimation (l’expertise, l’intérêt général, la raison d’État, etc.) ? Peuvent-ils apparaître comme des lieux de non-engagement, ou au contraire comme les vecteurs d’une implication politique et idéologique masquée ?

Neutralité des experts et des expertises

Enfin, un troisième axe s’intéressera au rôle de l’expertise dans la construction de la neutralité et des lieux neutres. Le statut de l’expert lui confère en effet une réputation d’impartialité, censée dépasser les clivages et les tensions idéologiques. Il s’agira de s’interroger de manière critique sur la manière dont l’expertise est mobilisée, tant pour légitimer la neutralité de l’État et de ses agents que pour justifier la participation d’acteurs non étatiques (entrepreneurs, hommes d’affaires, savants, techniciens…) dans l’action publique. En effet, selon Weber, « le fonctionnaire […] ne doit pas faire de politique, mais il doit « administrer », avant tout de façon non partisane. […] Le fonctionnaire doit exercer sa charge sine ira et studio, « sans colère et sans prévention ». Il ne doit donc pas faire précisément ce que l’homme politique, le chef aussi bien que ses partisans, doit toujours et nécessairement faire, à savoir lutter. […] L’honneur du fonctionnaire consiste, quand les autorités qui sont au-dessus de lui s’obstinent, malgré ses remontrances, à lui ordonner quelque chose qui lui paraît erroné, dans sa capacité à exécuter cet ordre […] comme si cet ordre correspondait à sa propre conviction » (Weber, 2003). La distinction entre homme politique, libre d’agir et de lutter, et l’administrateur, plaçant « son sentiment du devoir professionnel au-dessus de sa volonté propre », (éthique de conviction/éthique de responsabilité) est-elle véritablement opératoire ? L’expertise peut alors apparaître comme un moyen de légitimation de discours et de pratiques particulières, au nom du désintéressement et de principes universalistes (la rationalité, l’efficacité…). Quelles sont les modalités de justification et d’auto-représentation des experts ? Comment sont-elles contestées ? De quelle manière la neutralité de l’expertise est-elle reconnue en contexte révolutionnaire/de guerre civile ?

Modalités de contribution 

Le colloque se tiendra les 4 et 5 novembre 2026 à Avignon Université (Vaucluse) en présentiel et en distanciel. Chaque communication devra durer 30 min.

Les propositions doivent être envoyées au plus tard le 15 mars 2026 conjointement aux adresses suivantes :

nicolas.soulas@ac-aix-marseille.fr

boris.deschanel@univ-avignon.fr 

Les propositions de communication doivent comprendre les informations suivantes :

  • Nom, Prénom et courriel ;
  • Titre de la communication et résumé en 2000 signes maximum ;
  • Une brève bio-bibliographie.

Les frais d’hébergement, de déplacement et la restauration sont pris en charge par le colloque. La publication des actes du colloque est prévue.

Coordination

  • Boris Deschanel, maître de conférences en histoire moderne à Avignon Université (Centre Norbert Elias UMR 8562)
  • Nicolas Soulas, docteur en histoire moderne, chercheur associé au LARHRA (UMR 5190)

Comité scientifique

  • Stéphane Durand, Avignon Université (Centre Norbert Elias UMR 8562)
  • Maxime Kaci, Université de Besançon (Centre Lucien Febvre)
  • Virginie Martin, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (IHMC)
  • Anne Rolland-Boulestreau, Université catholique de l’Ouest (CHEC, CHUS)

Lieu

  • Université d'Avignon
    Avignon, France

Format de l'événement

Événement hybride

Dates

  • Dimanche 15 mars 2026

Mots-clés

  • non-engagement, neutralité, guerres civiles, révolutions

Contact

  • Nicolas Soulas
    courriel : nicolas [dot] soulas [at] ac-aix-marseille [dot] fr
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