CfP: Imaginaires sociodiscursifs dans les discours populistes Récits, représentations et réceptions (French and English)

Call for Papers, deadline 26 April 2026

Grenoble/France

Cet appel à communication propose d’analyser la montée des populismes au XXIᵉ siècle à travers leurs récits et imaginaires sociodiscursifs. Il interroge les stratégies discursives par lesquelles les acteurs populistes construisent des oppositions symboliques, produisent du sens et mobilisent l’adhésion dans un contexte de crises multiples et de transformation des espaces publics numériques. L’accent est mis sur le rôle central des récits, complotistes, identitaires, climatiques, guerriers ou anti-néolibéraux dans les luttes pour l’hégémonie culturelle, ainsi que sur leur circulation, réception et performativité dans divers contextes nationaux et médiatiques.

Les 11-12 juin 2026

Argumentaire

La montée du populisme au XXIe siècle, sous formes diverses selon les contextes nationaux, soulève des interrogations fondamentales concernant les logiques de production discursive et la structuration des représentations collectives. Qu’il s’agisse de figures autoritaires, de mouvements protestataires ou de partis antisystèmes, les acteurs populistes tendent à mobiliser des récits puissants, souvent simplificateurs, pour redéfinir les contours du « nous » et du « eux », du légitime et de l’illégitime, du passé idéalisé et du présent en crise. Le discours populiste est ainsi compris comme un ensemble de stratégies d'altérisation déployées par des acteurs sociaux produisant le discours. Ces stratégies reposent sur la capacité à articuler un imaginaire collectif — c’est-à-dire un ensemble de significations partagées, socialement instituées, qui donnent sens au monde et aux rapports sociaux (Castoriadis, 1975).

La réflexion sur le rôle croissant des imaginaires et des récits dans les discours politiques contemporains s’inscrit dans un contexte de transformation profonde des conditions de production et de diffusion du discours. Le développement des technologies numériques, et notamment des réseaux sociaux et des médias socionumériques, a considérablement densifié et accéléré la circulation de l'information. Ce phénomène a contribué à reconfigurer les espaces publics en intensifiant les dynamiques de visibilité, de polarisation et de mobilisation autour des discours politiques à forte composante affective.

Il y a donc une interrelation significative entre, d’une part, l’essor des technologies numériques qui amplifient les capacités humaines de production et de diffusion de discours, et, d’autre part, l’aptitude croissante des acteurs politiques à instrumentaliser ces dynamiques pour élaborer des récits et contrerécits susceptibles d’agir sur les imaginaires collectifs. Dans des sociétés civiles toujours plus complexes et fragmentées, cette aptitude devient un levier stratégique majeur dans la quête de légitimation et de conquête du pouvoir.

Or, ce partage massif de contenus discursifs ne relève pas seulement d’une logique de communication technique : il constitue également un enjeu de pouvoir central, dans la mesure où il redéfinit les modalités par lesquelles les acteurs politiques et sociaux élaborent et imposent une vision du monde. À cet égard, le recours au récit, en tant que forme discursive structurante, apparaît comme une ressource stratégique pour articuler un discours cohérent dans un environnement marqué par l’instabilité et les crises multiples — sociales, écologiques, démocratiques, géopolitiques et migratoires. Dans un contexte où les grandes idéologies structurantes du XXe siècle semblent en recul, le récit politique pourrait bien remplir une fonction de production de continuité de sens, offrant une trame interprétative face à un présent perçu comme fragmenté et anxiogène.

C’est dans cette optique que s’inscrit la montée en puissance des récits complotistes, en particulier depuis la pandémie de Covid-19. Ces narrations, fondées sur une mise en intrigue du réel par des chaînes de causalité prétendument occultées, réactivent les ressorts classiques de la fiction (au sens aristotélicien) pour ordonner une réalité vécue comme incohérente. Si leur validité factuelle est discutable, leur efficacité symbolique et politique est manifeste. En effet, ils participent à la structuration d’un imaginaire de la menace et de la révélation, souvent mobilisé dans des stratégies politiques qui cultivent la défiance à l’égard des institutions démocratiques.

À titre d’exemple, le journaliste Ned Resnikoff a mis en lumière ce qu’il appelle la « stratégie de l’obscurité » dans la campagne présidentielle de Donald Trump en 2016, stratégie consistant à saturer l’espace médiatique de fausses informations contradictoires pour désorienter l’opinion publique. Ce type de narratif n’est pas l’apanage d’un seul contexte national : on le retrouve sous des formes variées dans les discours de dirigeants tels que Jair Bolsonaro au Brésil, Vladimir Poutine en Russie, ou encore Javier Milei en Argentine. Dans chacun de ces cas, les récits complotistes et anti-élitistes servent à consolider une vision du monde polarisée, et à produire un imaginaire collectif unifié autour d’un ennemi désigné.

Ces observations conduisent à une interrogation plus générale : quels sont les récits actuellement mobilisés par les acteurs politiques pour répondre à un présent marqué par les tensions multiples et une perception accrue de l’incertitude ?

De plus, la compétition pour l’hégémonie culturelle — au sens gramscien du terme, repris et reformulé par Ernesto Laclau et Chantal Mouffe (2009) — constitue une dimension essentielle des stratégies discursives populistes. Elle s’est manifestée de manière exemplaire dans le cas de la gauche populiste espagnole, à travers l’expérience de Podemos, qui a cherché à produire une nouvelle articulation des significations politiques en rupture avec l’ordre néolibéral. Plus récemment, ce sont les forces populistes de droite radicale qui occupent le devant de la scène, notamment en Europe, en Russie, dans le monde arabe et aux États-Unis, en engageant une véritable « bataille culturelle » autour de thématiques clivantes telles que « l’idéologie de genre », « l’immigrationnisme », ou encore la « dictature climatique ».

Ces discours ne se contentent pas d’exprimer une vision du monde ; ils participent activement à sa production. Comme le souligne Foucault (1971), les discours sont des pratiques qui organisent les savoirs, configurent les subjectivités, et définissent les régimes de vérité. En ce sens, les imaginaires populistes sont performatifs : ils ne décrivent pas seulement le réel, ils le construisent, en réarticulant les signes, les figures et les récits autour de nouvelles chaînes de signification.

Dans un contexte global marqué par les instabilités politiques et sociales ainsi que la surmédiatisation de la parole publique, les discours populistes parviennent à capter l’attention du public et à mobiliser son adhésion aux arguments exposés à travers la mise en récit d’un monde menacé, d’un peuple trahi, et d’une nécessité de restauration. Ces récits, cependant, ne prennent pas forme dans un vide symbolique : ils s’ancrent dans des imaginaires sociodiscursifs préexistants, qu’ils réactivent, transforment ou détournent.

Ainsi, cette journée d'étude vise à interroger la manière dont les discours populistes, dans des contextes aussi différents que la Russie, le monde arabe, l’Espagne, les États-Unis ou d’autres pays, mobilisent et transforment des imaginaires sociodiscursifs pour produire une adhésion populaire. Il s’agira notamment de comprendre comment ces imaginaires sont construits, comment ils circulent entre sphères politiques, médiatiques et numériques, et comment ils sont reçus, interprétés, voire détournés par divers publics ou acteurs socio-politiques.

Quelques pistes de recherche et questionnements sont proposés aux participants :

1.  Changement climatique et récits concurrents

Quels sont les récits mobilisés par les acteurs politiques pour faire face aux enjeux du changement climatique, à différentes échelles (locale, nationale, internationale) ? En quoi ces récits varient-ils selon le positionnement idéologique et le contexte géographique de leurs émetteurs ? Par ailleurs, quels sont les contre-récits contestant les politiques environnementales au nom de la souveraineté, de la liberté individuelle ou des intérêts économiques ?

2.  Guerre, paix et légitimation discursive

Comment les actions armées sont-elles justifiées par les récits politiques, selon les contextes nationaux ? Quelles sont les modalités discursives par lesquelles les récits pacifistes sont relégués, voire disqualifiés ? Quelle est la place des instances internationales dans ces narrations ? En parallèle, quels sont les nouveaux récits historiques qui visent à légitimer les conflits contemporains ?

3.  Nations, identités et impérialismes

Quels sont les ressorts narratifs des nouveaux nationalismes ? Comment les récits identitaires se construisent-ils, parfois au-delà des frontières territoriales (diasporas, transnationalismes, récits civilisationnels) ? Quelle est la place des récits impérialistes dans la politique étrangère et intérieure de certains États ? Et comment ces discours sont-ils contrecarrés, notamment à travers les représentations concurrentes de l'impérialisme russe et américain ?

4.  Crise du néolibéralisme et récits de rupture

Face à la crise du modèle néolibéral, quels sont les récits produits par ses opposants ? Quels enseignements peut-on tirer des tentatives populistes de gauche en Espagne ou en Amérique latine ? Comment l’Europe est-elle représentée dans ces discours ? Quel est le rôle des stéréotypes culturels et nationaux dans les récits politiques populistes contemporains ?

Dans chacune des thématiques proposées, un élément transversal mérite une attention particulière : le rôle des technologies numériques. Ces dernières ne se contentent pas d’accélérer la diffusion des discours : elles participent activement à leur configuration, en favorisant des formes discursives spécifiques (hashtags, mèmes, formats courts), en amplifiant certaines voix et en en marginalisant d’autres. Elles permettent aussi l’émergence de publics segmentés, voire de « bulles informationnelles », où se forment et se consolident des visions du monde incompatibles entre elles.

Modalités de soumission

Les propositions de communication (résumé de 300 mots), ainsi qu’une courte biographie, sont attendues pour le 26 avril 2026 à l’adresse suivante : valery.kossov@univ-grenoble-alpes.fr  

Organisateurs 

Valéry Kossov (ILCEA4), Anaïs Hollard (REMELICE), Cristina García Martínez (ILCEA4), Zakaria Taha (ILCEA4)

Références bibliographiques

Castoriadis, C. (1975). L’institution imaginaire de la société. Paris : Éditions du Seuil.

Foucault, M. (1971). L’ordre du discours. Paris : Gallimard.

Laclau, E. (2005). La raison populiste. Seuil.

Resnikoff, N. (2016). Trump’s strategy of darkness. ThinkProgress.

Lieu

  • Université Grenoble Alpes
    Grenoble, Frankreich (38400)

Format de l'événement

  • Vénement hybride

Dates

  • 26. April 2026

Mots-clés

  • populisme, discours politique, imaginaire collectif, récit politique, hégémonie culturelle, complotisme, média numérique, réseau social, polarisation, crise politique et sociale

Contact

  • Valery KOSSOV
    courriel : valery [dot] kossov [at] univ-grenoble-alpes [dot] fr
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