CfP: Les usages sociaux et extra-académiques de la recherche en sciences humaines et sociales

Call for papers, deadline 15 June 2022 (in French)

« Le progrès de la connaissance, dans le cas de la science sociale, suppose un progrès de la connaissance des conditions de la connaissance » (Bourdieu, 1994)

Argumentaire

Depuis plus de vingt ans, un constat semble s’être imposé pour les autorités publiques au sein des pays européens : le monde de la recherche académique et le monde socio-économique paraissent évoluer de façons : parallèle, hermétique et cloisonnée. Ce constat jugé problématique suscite des vocations réformistes, et partisanes d’une meilleure synergie entre ces deux « mondes » (Heilbron et Duval, 2006). Il conviendrait ainsi par les réformes qui se succèdent de rendre les recherches plus promptement utiles et utilisables par les parties prenantes, qu’elles soient publiques ou privées. Si les chercheurs s’opposent bien souvent au fait de voir leurs recherches subordonnées à des impératifs utilitaristes, ils ne cessent de se questionner sur leurs utilités en sciences humaines et sociales (dorénavant SHS) (Hirschhorn, 2014).

Or, puisque la question de l’utilité de la recherche souffre traditionnellement d’une normativité rampante, celle des « usages sociaux » de la recherche gagne à être davantage étudiée. Par « usages sociaux », il est entendu la diversité des manières qu’ont les différents acteurs sociaux à s’approprier ou à se positionner face aux processus de recherche, aux acteurs eux-mêmes, et aux résultats propres au travail scientifique. Ces « usages » au pluriel sont aussi divers que ceux et celles qui les incarnent, et impliquent des intérêts d’ordre individuels, collectifs, et souvent contradictoires. Dans ce panorama, il s’agit de s’interroger sur la production, la réception et l’appropriation de la recherche par les acteurs du monde « extra-académique », à savoir, l’ensemble de parties prenantes amenées, d’une manière ou d’une autre, à se saisir de la recherche dans un intérêt situé hors du « paradigme d’une recherche désintéressée et relativement autonome » (Bedouret, Dupleix, 2019) qui viserait à établir la connaissance du monde social comme une fin en soi.

Comment le chercheur navigue t-il dans cet espace connoté d’intérêts aussi bien que de motivations multiples gravitant autour de sa recherche ? Comment le chercheur peut-il contrôler l’usage public qui peut être fait de ses travaux (Gérard Noiriel, 2009) ? De surcroît, le chercheur est-il lui-même certain de rester complètement neutre au cours de sa recherche sans y investir directement des motivations extra-scientifiques (biographiques, sociales, politiques, économiques, etc.) ? Le constat qu’il a longtemps demeuré l’impression ou l’illusion pour le chercheur qu’il pourrait se draper dans une présomption d’indépendance en raison de l’origine de leur financement (public et universitaire) est dressé. Pour autant, la rigueur scientifique exigerait plutôt de reconnaître que tout chercheur, indépendamment de son financement, de sa discipline ou de sa problématique, s’implique personnellement et implicitement tout au long de sa recherche. Au sujet de cette implication, l’historien Gérard Nioriel mentionnait même l’existence de deux « profils » d’historiens : « ceux qui se posent jamais la question sur ce qu’ils font, et ceux qui s’en posent » (Gérard Noiriel, 2019). Le raisonnement vaut de la même manière pour toutes les parties prenantes qui vont intervenir durant le processus de production de données. Dans un contexte d’ouverture du champ scientifique à des sources de financement plus variées, et à de nouvelles catégories de chercheurs (Gingras et Gemme, 2006), les rapports entre les chercheurs et leurs objets de recherche en sont affectés, voire questionnés avec acuité. Il n’est donc plus possible d’ignorer cette interrogation : comment la société utilise les recherches produites en SHS, du recueil des données à la publication, la diffusion et la réception des résultats ?

S’interroger aussi sur la réception et l’appropriation de la recherche par les acteurs extra-académiques permet ainsi d’avancer dans la connaissance des objets spécifiquement étudiés puisque les motivations investies par ces acteurs - de l’entame de la recherche à l’aboutissement de celle-ci - façonnent et orientent d’une certaine manière les données auxquelles le chercheur a accès. En effet, qu’il s’agisse pour une institution de légitimer sa politique et ses dispositifs, pour des enquêtés de se faire entendre (Ross, 2003), de se faire reconnaître (Girola, 1996), d’assurer leur domination (Pinçon et Pinçon-Charlot, 2007) ou encore de s’armer de savoirs critiques pour dénoncer le monde existant (Masson, 2005), les attitudes et attentes adressées à la recherche par les organismes financeurs, les sources mobilisées et les enquêtés affectent nécessairement la production de ses résultats.

Plutôt que de nier cette somme d’influences au prétexte qu’elle fait perdre voire qu’elle peut ôter tout caractère scientifique aux connaissances en SHS, le seul mouvement scientifique qui semble bel et bien valoir est celui qui relève de l’analyse des implications extra-scientifiques dans la recherche. La force d’inscrire cette thématique dans un numéro de Passerelles SHS, revue interdisciplinaire de jeunes chercheurs en SHS, est de permettre une mise en commun des savoirs disciplinaires - les outils méthodologiques, les problématiques et axes de questionnements et les réponses apportées - sur les manières de traiter scientifiquement les comportements et motivations qui influent au moment de recueillir, d’analyser, puis de traiter les données récoltées. Sans prétendre à l’exhaustivité, cet appel est l’occasion de soulever de multiples questions susceptibles de trouver écho au sein de la communauté de jeunes chercheurs ayant un financement public ou privé, ou un autofinancement. Les institutions entretiennent-elles une préférence pour certaines disciplines plutôt que d’autres lorsqu’il s’agit de faire usage du savoir académique pour servir leur intérêt ? À quelles fonctions sociales spécifiques répondent ces savoirs selon que les recherches s’inscrivent en géographie, en histoire, en sciences du langage, en sciences de l’information et de la communication, en sciences de l’éducation, en sociologie, etc. ? Qu’apporte le recours aux sciences dites ouvertes dans l’évolution de la place sociale de la recherche académique d’aujourd’hui ? Lorsqu’il concerne plus spécifiquement des travaux de jeunes chercheurs en SHS, ces derniers sont-ils mobilisés comme des « petites mains » en capacité de recueillir des données, des « apprentis » intellectuels disposés à synthétiser une kyrielle d’informations permettant une réflexivité sur et pour le compte de l’organisme financeur, ou de garantir des « cautions intellectuelles » visant à légitimer un ensemble de pratiques telle qu’une politique publique ? Enfin, souscrire à l’idée d’une utilité manifeste et immédiate de la recherche, serait-il de renoncer justement à toute avancée pour la recherche fondamentale ? 

À travers le prisme interdisciplinaire attaché au regard de la revue Passerelles SHS, se présente l’opportunité d’un questionnement quasi-général en SHS, ainsi que la possibilité d’enrichir les répertoires de pratiques de chaque discipline. Notamment, la somme de ces questionnements est d’autant plus pertinente que l’interdisciplinarité, prônée de manière croissante dans un contexte d’ouverture de la recherche à de nouvelles logiques gestionnaires et de nouveaux dispositifs de financement (Gibbons et al, 1994), voire des modèles économiques naissants.  

Ce numéro vise ainsi à faire état des travaux actuels des chercheurs en SHS. Pour cela, il s’organisera autour des trois axes, comme suit :

  • Axe 1 : Usages des acteurs impliqués dans la production de la recherche
  • Axe 2 : Usages des acteurs et des institutions dans la réception de la recherche
  • Axe 3 : Réactions et adaptations du chercheur par rapport à ces usages extra-académiques

Le détail des axes est précisé dans la version PDF de l'appel.

Modalités de soumission et calendrier

Si elles peuvent relever de disciplines diverses issues des sciences humaines et sociales, les propositions d’articles devront impérativement mettre au centre de leur réflexion la thématique de cet appel en s’appuyant sur une démarche empirique. Le comité scientifique statuera sur la base d’un résumé (d’environ 4000 signes, espaces, notes et bibliographie compris) décrivant l’objet de la communication, la méthodologie, les matériaux empiriques mobilisés et les résultats principaux.

Les propositions incluront en début de document les éléments suivants : auteur·rice(s),discipline, statut, établissement(s) et laboratoire(s) de rattachement, adresse électronique, proposition d’axe(s) de rattachement.

Les propositions de communications sont à envoyer à l’adresse mail : passerellesshs@gmail.com

avant le 15 juin 2022

Envoi des réponses après évaluation des propositions d’articles par les membres du comité scientifique au plus tard le 5 juillet 2022.

Une fois les propositions d’articles validées, les premières versions des articles devront être envoyées avant le 22 septembre 2022.

Comité de rédaction

Le comité de rédaction est composé de doctorant.e.s de l'École Doctorale Sociétés, Temps,Territoires (STT).

Laura Jannot (ESO/Université d’Angers), Salima Sahli (ESO/ Université d’Angers), Elsa Koerner (ESO/Université de Rennes 2), Lorraine Stravens (CRHIA/ Université de Nantes), Edison Contreras (PREFICS/ Université Bretagne-Sud), Claire Crublet (VIPS/ Université de Rennes), Thibaud Szpyrka (ESO/ Université d’Angers), Jonathan Michel (CENS/Université de Nantes)

Comité scientifique

  • Estelle Bertrand – Maîtresse de conférences en histoire romaine, Université du Mans
  • Emmanuel Bioteau – Maître de conférences en géographie, Université d’Angers
  • Marie Cartier – Professeure des universités en sociologie, Université de Nantes
  • Samuel Corgne – Professeur des universités en géographie, Université de Rennes 2
  • Marie-Madeleine De Cevins – Professeure des universités en histoire médiévale,Université de Rennes 2
  • Stanislas Jeannesson – Professeur des universités en histoire contemporaine, Université de Nantes
  • Françoise Le Borgne-Uguen – Professeure des universités en sociologie, Université de Brest
  • Patrice Marcilloux – Professeur des universités en archivistique, Université d’Angers
  • Philip Milburn – Professeur des universités en sociologie, Université de Rennes 2
  • François Ploux – Professeur des universités en histoire contemporaine, Université de Bretagne Sud
  • Frédéric Pugniere-Saavedra – Maître de conférences en sciences du langage,Université de Bretagne Sud
  • Pierre Tessier – Maître de conférences en histoire des sciences et des techniques, Université de Nantes
  • Moïse Tsayem-Demaze – Maître de conférences en géographie, Université du Mans

Bibliographie indicative

Akrich, M. 1993. Les formes de la médiation technique. Réseaux60. pp. 87-98.

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Bernadette B-V. 2010. Splendeur et décadence de la vulgarisation scientifique. Questions de communication, 17. pp. 19-32.

Blumenthal, P. 2007. Sciences de l’homme vs sciences exactes : combinatoire des mots dans la vulgarisation scientifique. Revue française de linguistique appliquée. Vol. XII. pp.15 - 28.  

Bourdieu, P. 1994. Raisons pratiques : sur la théorie de l'action. Paris. Seuil.

Callon M. 1999. Ni intellectuel engagé, ni intellectuel dégagé : la double stratégie de l’attachement et du détachement. Sociologie du travail, 41. pp. 65-78.

DOI : 10.1016/S0038-0296(99)80005-3

Charrier-Volzel & Damian-Gaillard. 2005. Des voix de l’intime au regard de l’expertise dans la presse féminine. Le journalisme en invention. Nouvelles pratiques, nouveaux acteurs, R. Ringoot et J.-M. Utard éd., Rennes, Presses universitaires de Rennes. pp. 125-159.

Coquard O. 2014. L’histoire dans la classe préparatoire aux études supérieures : retour sur une expérience. Tracés. Revue de Sciences Humaines #12. Mis en ligne le 29 octobre 2014.

Dupriez, V. & Cornet, J. 2005. La rénovation de l'école primaire : Comprendre les enjeux du changement pédagogique. Louvain-la-Neuve : De Boeck Supérieur.

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Faure, G., Gasselin, P., Triomphe, B., Hocdé, H. & Temple, L. 2010. Innover avec les acteurs du monde rural : La recherche-action en partenariat. Versailles : Éditions Quæ.Gibbons. M. et al. 1994. The new Production of Knowledge. The dynamics of science and research in contemporary societies. Londres. Sage.

Gillet, A., Tremblay, D., & Bonny, Y. 2017. Les recherches partenariales et collaboratives (Des sociétés). Rennes : Presses universitaires de Rennes.

Gingras, Y. & Gemme, B. 2006. L'emprise du champ scientifique sur le champ universitaire et ses effets. Actes de la recherche en sciences socialesn°164. pp. 51-60.

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Giust-Desprairies, F. 2001. De la recherche-action à l'intervention psychosociale clinique. Revue internationale de psychosociologie VII. pp 33-46.

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Heilbron J. & Duval, J. 2006. Les enjeux des transformations de la recherche. Actes de la recherche en sciences socialesNº 164.

Hirschhorn, M. 2014. Est-il vraiment utile de s’interroger sur l’utilité de la sociologie ? Plus de dix ans de débats. Revue européenne des sciences sociales, 52-2. pp. 221-234.

Hudelot, C & Jacques-Pfau, C. 2009. Sciences du Langage et demandes sociales. Actes du colloque 2007 de l’Association des Sciences du Langage. Limoges : Lambert-Lucas. 

Hunsmann, M. & Kapp, S. 2013. Devenir chercheur, écrire une thèse en sciences sociales. Éditions EHESS.

Jouison-Laffitte, E. 2009. La recherche action : oubliée de la recherche dans le domaine de l'entrepreneuriat. Revue de l’Entrepreneuriat, 8. pp. 1-35.

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Lussault M. 2010. Ce que la géographie fait au(x) monde(s). Tracés. Revue de Sciences humaines #10. Mis en ligne le 30 novembre 2012.

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Posted: 
17/05/2022