CfP: Réactions, recompositions, réinventions : la question de la « relance » des empires coloniaux français et espagnols (Amériques, 1763-1898) (French, English and Spanish)
Aubervilliers/France
Ce colloque a pour but de faire dialoguer les historiographies sur les empires français et espagnol autour de la notion de relance impériale, en mobilisant la plasticité de cette catégorie pour interroger conjointement réactions, recompositions et réinventions des formes de domination impériale dans les Amériques entre environ 1763 et 1898.
Ouverte par la Guerre de Sept Ans (1756-1763), une longue séquence de crises impériales, de conflits inter-impériaux et de décolonisations précoces affecta profondément les colonies français et espagnoles dans les Amériques. Loin de dessiner un processus linéaire de retrait impérial pour la France et l’Espagne, cette période fut également marquée par une prolifération de projets de « relance » visant à redéfinir les fondements de la domination impériale et à recomposer leur espaces coloniaux. C’est dans ce sentiment partagé de crise et de nécessaire renouveau, décliné selon des temporalités, des échelles et des répertoires d’action variés, qu’entretenaient de nombreux acteurs des empires français et espagnol, que ce colloque trouve son point de départ. Dans le sillage d’une historiographie qui a contribué à réconcilier analytiquement les catégories d’« empire » et de « révolution », longtemps pensées comme antinomiques, il est désormais possible d’envisager le long XIXe siècle comme un moment de refonte des modes de gouvernanceimpériale, des régimes de légitimité et des statuts politiques, au sein de « nations impériales » en profonde mutation (Fradera 2015 ; Thibaud 2023). Dans le cas espagnol, l’étude de la crise et de la désintégration de l’empire dans les Amériques a longtemps été dominée par un récit soulignant son incapacité supposée à se réformer, comme prisonnier d’un modèle mercantiliste et extractiviste sclérosé. Cette lecture d’un empire condamné à l’immobilisme et au déclin a depuis été profondément révisée. Des travaux récents ont mis en évidence la diversité et l’ambition de projets de relance impériale dès les années 1760, à l’image de nouveaux projets de colonisation et d’exploitation des colonies de Trinidad (Soriano 2024) et de Santo Domingo (Tavárez 2025). Parallèlement, le paradigme des consciences nationales créoles comme matrice principale des indépendances hispano-américaines a été largement nuancé (Guerra 1992 ; Rodríguez 1996 ; Adelman 2006). Si certaines études ont souligné des causes structurelles liées à l’échec des réformes Bourboniennes et aux conflits inter-impériaux de la période, d’autres travaux ont insisté sur le caractère imprévu, ambivalent et contingent de la dissolution impériale, notamment à la suite du « moment 1808 », au sein d’une monarchie composite. Une historiographie dynamique met par ailleurs en lumière la continuité et la pluralité des formes de loyalisme (des élites coloniales aux populations subalternes des Amériques) ainsi que la persistance et refonte de projets impériaux bien au-delà des ruptures révolutionnaires (Sartorius 2013 ; Echeverri 2016 ; Escrig Rosa 2024). Les études portant sur le cas français ont pour leur part permis de reconsidérer la dichotomie traditionnelle entre un « premier » et un « second »empire colonial (Dorigny & Gainot 2018). Un ensemble de travaux récents invite à réévaluer l’idée d’une distinction et transition nette entre un empire mercantiliste esclavagiste centré sur les Amériques et un empire du libre-échange, du travail libre et de la « colonisation nouvelle » en Afrique et en Asie à partir du milieu du XIXe siècle (Todd 2011 ; Røge 2019 ; Covo 2022). D’autres études ont mis en évidence la persistance d’imaginaires puissants de grandeur impériale et de nostalgie coloniale, notamment autour du cas de Saint-Domingue/Haïti, comme répertoire d’action et de mobilisation politique dans les décennies postrévolutionnaires (Lewis 2017 ; Pestel 2017). Ces contributions nous invitent à penser cet empire français en mutation à travers un réservoir de répertoires impériaux sans cesse remobilisés et réinventés dans l’espace américain et au-delà, plutôt que formant des phases cloisonnées dans des géographies coloniales se succédant linéairement. Dérivé notamment de l’historiographie sur l’empire britannique, un champ émergent de recherche s’attache désormais à l’étude des « méridiens impériaux » français et espagnols, décentrant un débat longtemps britannico-centré (Bartolomei, Huetz de Lemps & Rodrigo y Alharilla 2021 ; Chaviano Pérez 2021 ; Escribano Roca & Guerrero 2022 ; Vicent & Escribano Roca 2025). Cette historiographie met en lumière le redéploiement de ces empires vers de nouveaux espaces ainsi que le développement de formes nouvelles d’impérialisme informel ou la pertinence renouvelée de certaines modalités de puissance impériale: renouveau des marines de guerre et recours aux corsaires; importance des consuls et autres agents extraterritoriaux; impérialisme commercial fondé sur le crédit, la finance et l’influence économique; missions scientifiques et discours pan-hispanistes/pan-latinistes comme vecteurs de légitimation (néo)impériale (entre autres sujets). Parce que ces deux espaces impériaux n’étaient pas hermétiquement cloisonnés, ces questionnements s’inscrivent progressivement dans un cadre d’analyse transimpérial en émergence (Hedinger & Heé 2018 ; Hedinger & Heé 2025). L’approche transimpériale offre un fil conducteur particulièrement fécond pour ce colloque : elle permet d’analyser les circulations de modèles et d’inspirations, les dynamiques de collaboration, de transfert et d’emprunt, mais aussi les rivalités, divergences et conflits qui opposaient des acteurs issus de ces deux empires autour des enjeux liés à leurs relances respectives.
Axes de réflexionS’inscrivant dans la lignée de ces renouvellements historiographiques, ce colloque a pour but de faire dialoguer les historiographies des deux empires autour de la notion de relance impériale, en assumant la plasticité de cette catégorie pour interroger conjointement réactions, recompositions et réinventions des formes de domination impériale dans les Amériques entre environ 1763 et 1898. Les propositions de communication pourront s’inscrire, sans s’y limiter, dans les axes suivants :
Axe 1. Temporalités et généalogiesCe premier axe invite à repenser les relances impériales françaises et espagnoles non uniquement comme des tentatives réactionnaires de restauration d’ordres coloniaux déclinants, mais comme des entreprises d’expérimentation politique, économique et sociale, visant par exemple à façonner ces ensembles en empires constitutionnels ou commerciaux. Il s’agira d’examiner comment, dans des contextes de crises profondes, les acteurs impériaux mobilisèrent, combinèrent ou réinventèrent des répertoires hérités de l’orthodoxie coloniale et des modèles présentés comme novateurs, inspirés des pensées physiocratique et libérale (Biancardini 2015). Les contributions pourront également explorer la reconduction ou la reconfiguration d’anciens modèles mercantilistes de commerce et d’exploitation coloniale, ainsi que la mobilisation des savoirs de l’économie politique dans l’élaboration de nouvelles formes de « mise en valeur » et de « colonisation nouvelle ». Les contributions sont invitées à interroger les temporalités différenciées de ces mutations impériales, les décalages entre métropoles et colonies, ainsi que les continuités et ruptures qu’impliquèrent ces relances impériales, afin d’évaluer dans quelle mesure ces projets relevaient d’une adaptation pragmatique ou d’une véritable redéfinition structurelle des formes de l’impérialisme. Comment les contemporains pensèrent-ils la crise impériale : comme parenthèse, déclin irréversible ou opportunité de refondation ? Comment les projets de relance articulèrent-ils références à un passé idéalisé, diagnostics du présent et projections vers des futurs impériaux possibles ? Cet axe invite également à réfléchir aux généalogies de relances impériales reliant les expériences américaines à d’autres espaces coloniaux, à la pertinence d’un séquençage entre premier et second empires français et espagnol, et à l’idée implicite sous-jacente d’un « temps-mort » impérial entre ces deux séquences.
Axe 2. Échelles, espaces, et acteursUn deuxième axe de réflexion pourra porter sur les territoires, les échelles (locales/régionales ; transatlantiques/hémisphériques) et les acteurs au cœur de projets de relance impériale. Il s’agira notamment d’interroger la tension entre retrait et réinvestissement de l’espace américain, entre contraction et reconfiguration territoriale, commune aux empires français et espagnol. Cet axe invite ainsi à analyser les dynamiques de reterritorialisation et les nouvelles conceptions de l’espace impérial qui émergèrent dans ce contexte, ainsi que la place spécifique des Amériques comme théâtre d’observation d’une réinvention globale des impérialismes français et espagnol sur le long XIXe siècle. Les contributions pourront, dans cet esprit, analyser l’imbrication entre production de savoirs (cartographie, médecine, ingénierie, statistique, agronomie, botanique) et gouvernement des territoires impériaux, envisagés comme instruments de domestication et d’appropriation de l’espace. Elles pourront interroger la manière dont ces savoirs contribuèrent à la reconfiguration des espaces impériaux, à la légitimation de nouvelles formes de domination et au rôle des Amériques comme laboratoire de pratiques et d’expertises impériales réinvesties ailleurs. Une attention particulière pourra être accordée aux populations affectées par ces projets, comme participantes volontaires ou victimes: auteurs, médiateurs et relais de projets de relance impériale ; transplantations et redéploiements de populations déplacées par la Guerre de Sept Ans, la Révolution haïtienne et les guerres d’indépendance hispano-américaines (entre autres) ; liens entre politiques impériales et gouvernance des exils et migrations politiques ; attraction et encadrement d’une immigration européenne libre ou relance du commerce transatlantique de personnes réduites en esclavage. Les contributions pourront ainsi analyser les incidences sociales et environnementales de ces relances impériales — sans être exhaustif : « second esclavage », problématiques liées à l’extraction coloniale, conflits autour des terres — ainsi que les formes de contestation et de résistance, notamment de la part de populations indigènes et afrodescendantes, qu’elles suscitèrent. Cet axe invite ce faisant à une réflexion méthodologique et narrative sur les manières d’écrire ces histoires sans invisibiliser certains acteurs, de manière à restituer la pluralité de ces expériences (imaginées, subies et résistées) de relance impériale.
Axe 3. Dynamiques et circulations transimpérialesLe troisième et dernier axe de ce colloque propose d’inscrire les relances impériales françaises et espagnoles dans une perspective résolument transimpériale, attentive aux circulations, aux emprunts et aux interactions entre ces deux empires, et au-delà. Les contributions pourront analyser les inspirations croisées et les collaborations pratiques — notamment autour d’entreprises de « pacification » et de recolonisation — tout autant que les frictions, rivalités et conflits opposant les acteurs engagés dans ces projets. Cette approche transimpériale permettra également d’interroger à nouveaux frais la tension entre différenciation et mise sur un pied d’égalité des espaces coloniaux vis-à-vis des métropoles. Les propositions pourront ainsi examiner la refonte des cadres juridiques et institutionnels de la souveraineté impériale, la redéfinition du statut des territoires (régimes d’exception, statuts hybrides de type protectorat) et des populations au sein d’empires « composites » en transformation. En outre, la résurgence impériale commune des années 1860 — à Santo Domingo et dans le Pacifique pour l’Espagne, lors de l’expédition du Mexique pour la France — pourra être repensée comme un moment révélateur à la fois de dynamiques impériales partagées et de divergences structurelles. Les propositions sont enfin invitées à reconsidérer le rôle de l’empire britannique (parmi d’autres entités) comme force motrice directe ou indirecte de ces mutations impériales — particulièrement sous l’effet de la pression abolitioniste qu’il exerça à partir de 1807 dans l’espace atlantique. Tour à tour modèle ou contre-modèle, partenaire ou rival, l’empire britannique représenta un acteur clé de ce champ transimpérial de réflexion et d’action au sein duquel se redéfinirent les ambitions impériales françaises et espagnoles.
Modalités pratiques de contributionDate limite et modalité de soumission de propositions de communications (rédigées en français, en espagnol, ou en anglais, les langues de communication du colloque) : 25 septembre 2026 inclus, à thomas.mareite@ehess.fr, avec comme objet [NOM_Colloque_Relance].
Les propositions devront réunir en un seul document le titre provisoire et un court résumé de la communication envisagée (maximum 400 mots) ; une brève note biographique, mentionnant votre institution d’affiliation (100-200 mots) ; une adresse email où vous contacter (une réponse sera transmise avant le 1er novembre 2026). Dans la mesure du possible, nous vous prions également de préciser vos besoins de déplacement et d’hébergement dans votre email.
OrganisationThomas Mareite (EHESS/Mondes Américains/CERMA).
Financement par l'Union Européenne dans le cadre du projet MSCA "Reviving Empire: French and Spanish Visions of Imperial Renewal in the Greater Caribbean (1800-1830)" (Grant Agreement 101203324).
Bibliographie indicativeAdelman, Jeremy. Sovereignty and Revolution in the Iberian Atlantic (Princeton: Princeton University Press, 2007),
Bartolomei, Arnaud, Xavier Huetz de Lemps, Martín Rodrigo y Alharilla. “L’impérialisme informel de la France et de l’Espagne au XIXe siècle.” Outre-Mers: Revue d‘Histoire 410-411 (2021): 5–15.
Biancardini, Baptiste. “L’opinion coloniale et la question de la relance de Saint-Domingue, 1795-1802.” Annales Historiques de la Révolution française [En ligne], 382 (octobre-décembre 2015), mis en ligne le 01 décembre 2018, consulté le 16 février 2026. URL : http://ahrf.revues.org/13548
Chaviano Pérez, Lizbeth J. “Cuba, Agent Formel ou Informel de l’Impérialisme Espagnol dans le Golfe de Guinée?” Outre-Mers: Revue d’Histoire 410-411 (2021): 169–184.
Covo, Manuel. Entrepôt of Revolutions: Saint-Domingue, Commercial Sovereignty, and the French-American Alliance (New York: Oxford University Press, 2022).
Dorigny, Marcel et Bernard Gainot (dir.). La Colonisation Nouvelle (fin 18e-début 19e siècle) (Paris: Éditions SPM, 2018).
Echeverri, Marcela. Indian and Slave Royalists in the Age of Revolution: Reform, Revolution, and Royalism in the Northern Andes, 1780-1825(New York: Cambridge University Press, 2016).
Escribano Roca, Rodrigo et Pablo Guerrero. “Navalismo y Panhispanismo como Horizontes de Regeneración Imperial en España (1814-1862).” Anuario de Estudios Americanos 79 no.1 (2022): 205–223.
Escrig Rosa, Josep. “Al Filo de la Transición: Contrarrevolucionarios, Realistas y Antiliberales entre las Independencias Iberoamericanas y las Nuevas Naciones.” Almanack no. 36 (2024).
Fradera, Josep M. La Nación Imperial: Derechos, Representación y Ciudadanía en los Imperios de Gran Bretaña, Francia, España y Estados Unidos (1750-1918), 2 vol. (Barcelone: Edhasa, 2015).
Guerra, François-Xavier. Modernidad e Independencias (Madrid: Editorial MAPFRE, 1992).
Hedinger, Daniel et Nadin Heé, “Transimperial History –– Connectivity, Cooperation and Competition.” Journal of Modern European History 16, no.4 (2018): 429–452.
Hedinger, Daniel et Nadin Heé. “Transimperial History: The New Global?” Comparativ: Zeitschrift für Globalgeschichte und vergleichende Gesellschaftsforschung 35, no.5-6 (2025): 611-635.
Lewis, Mary D. “Legacies of French Slave-Ownership, or the Long Decolonization of Saint-Domingue.” History Workshop Journal 83 no.1 (2017): 151–175.
Pestel, Friedemann. “The Impossible Ancien Régime Colonial: Postcolonial Haiti and the Perils of the French Restoration.” Journal of Modern European History 15 no.2 (2017): 261–279.
Rodríguez, Jaime E. La Independencia de la América Española (Mexico: Fondo de Cultura Económica, 1996).
Røge, Pernille. Economistes and the Reinvention of Empire: France in the Americas and Africa, c.1750-1802 (Cambridge: Cambridge University Press, 2019).
Sartorius, David. Ever Faithful: Race, Loyalty, and the Ends of Empire in Spanish Cuba (Durham et Londres: Duke University Press, 2013).
Soriano, Cristina. “A Spanish Colony Made of Foreigners: Transimperial Trinidad during the Age of Revolutions.” Atlantic Studies 21 no.1 (2024): 115–138.
Tavárez, Fidel J. “Santo Domingo’s Unrealized Plantation Complex: A Prelude to Cuba’s Sugar Revolution, 1760-1795.” The Americas: A Quarterly Review of Latin American History 82 no.4 (2025): 471–500.
Thibaud, Clément. “Empires. Qu’est-ce qu’une Révolution Impériale ?” dans Ludivine Bantigny, Quentin Deluermoz, Boris Gobille, Laurent Jeanpierre, Eugénia Palieraki (dir.), Une Histoire Globale des Révolutions (Paris: La Découverte, 2023), 663–692.
Todd, David. A Velvet Empire: French Informal Imperialism in the Nineteenth Century (Princeton: Princeton University Press, 2021).
Vicent, Andrés et Rodrigo Escribano Roca, “Imperialismo Informal en el Siglo XIX.” Ayer. Revista de Historia Contemporánea 139 no.3 (2025): 13–22.
Lieu
- Aubervilliers, France(93300)
Format de l'événement
- Veranstaltung vor Ort
Appendice
Mots-clés
- relance impériale, empire français, empire espagnol, Amériques
Contact
- Thomas MAREITE
courriel : thomas [dot] mareite [at] ehess [dot] fr