by Marc Loriol
Pourquoi les Français travaillent-ils ? Pour quelles raisons s’investissent-ils dans leur activité professionnelle ou, au contraire, cherchent-ils à s’en détacher ? Quelle place le travail occupe-t-il dans leur existence et comment cette place a-t-elle évolué au fil du temps ? Ces questions mettent en évidence la complexité et l’ambivalence du rapport au travail. Une même personne peut, au cours d’un entretien, exprimer à la fois un fort attachement à son métier, le souhait d’en changer ou le refus de voir ses enfants exercer la même profession.
L’analyse de ces phénomènes est souvent brouillée par des représentations simplificatrices concernant notamment les jeunes générations, les « Trente Glorieuses » ou encore une prétendue « perte de la valeur travail ». Pourtant, ces discours ne sont pas nouveaux ; ils réapparaissent régulièrement depuis les années 1960. L’ouvrage s’appuie ainsi sur un ensemble de données variées et complémentaires : enquêtes statistiques ponctuelles ou longitudinales, témoignages écrits publiés ou inédits, entretiens biographiques, observations de terrain, travaux historiques et sociologiques, archives institutionnelles et syndicales, rapports officiels, articles de presse et œuvres de fiction, notamment autobiographiques. Le croisement de ces différentes sources permet de renforcer la solidité des analyses et la portée des résultats présentés.
La première partie de l’ouvrage cherche à caractériser la complexité du rapport au travail et à montrer l’intérêt de cette notion, ainsi que de celles qui l’ont précédée ou qui lui sont associées : motivations, attitudes, sens donné au travail, satisfaction, engagement ou encore passion professionnelle. Elle s’attache également à mettre en évidence l’historicité du rapport au travail, en replaçant celui-ci dans différents contextes socio-économiques. Elle en souligne aussi la dimension sociologique, en étudiant l’influence de variables telles que le genre, l’âge, la génération et la position socioprofessionnelle. Après une discussion critique des notions d’attitude, de motivation, de satisfaction, d’engagement et de passion au travail, l’ouvrage définit plus précisément le concept de « rapport au travail » et en propose plusieurs illustrations. Une analyse exploratoire d’une quarantaine de témoignages recueillis sur LinkedIn complète cette réflexion. Elle montre notamment comment les transformations professionnelles, les trajectoires de vie et les événements biographiques influencent les manières de vivre et de percevoir le travail. Les résultats montrent que le rapport au travail se construit à l’intersection de plusieurs univers sociaux, notamment la famille, l’école et l’entreprise. Il évolue en fonction des expériences individuelles, des relations professionnelles, des conditions de travail et des formes de reconnaissance. Il varie également selon le cycle de vie, les perspectives de carrière, les projets personnels et les engagements dans la sphère extra-professionnelle. Ainsi, l’absence de reconnaissance professionnelle peut conduire certains individus à adopter une conception plus instrumentale du travail, celui-ci étant alors principalement considéré comme un moyen de subvenir à ses besoins.
La deuxième partie replace ces évolutions dans l’histoire économique et sociale de la France. Les années 1950 constituent un moment charnière. Après les sacrifices liés à la crise de 1929, à la Seconde Guerre mondiale et à la période de reconstruction, le développement de la société de consommation et l’industrialisation font émerger de nouvelles aspirations sociales. Les revendications portent alors principalement sur l’amélioration des conditions matérielles d’existence. Le travail est donc, en partie, envisagé dans une perspective instrumentale : il constitue avant tout un moyen d’améliorer son niveau de vie et celui de sa famille. À partir des années 1960, les critiques du taylorisme et du fordisme, accusés de déshumaniser l’activité professionnelle, contribuent à déplacer les revendications vers des dimensions plus qualitatives et expressives du travail. Les mouvements sociaux de 1968 illustrent cette aspiration à davantage d’autonomie, de liberté et de sens dans l’activité professionnelle. Dans les années 1970, les contestations du travail et de la société de consommation prennent des formes plus radicales. Des expériences alternatives se développent, notamment à travers les « établis » en usine ou les étudiants qui choisissent de « retourner à la terre ». Ces expériences peuvent être considérées comme des précurseurs de certaines formes contemporaines de reconversion et de bifurcation professionnelle. Les décennies suivantes sont marquées par la montée du chômage et de la précarité, mais aussi par la valorisation croissante de l’entrepreneuriat et l’affaiblissement progressif des collectifs syndicaux. L’intensification du travail, la financiarisation des entreprises et les restructurations contribuent à une dégradation des conditions de travail. La précarisation de l’emploi et l’isolement professionnel favorisent également le développement de différentes formes de souffrance au travail, telles que le stress, l’épuisement professionnel ou le harcèlement. La crise sanitaire liée à la Covid-19 a accentué et rendu particulièrement visibles certaines de ces évolutions, notamment avec le développement massif du télétravail et la fragilisation des collectifs de travail.
La troisième partie propose une analyse comparative de quatre groupes professionnels : les ouvriers d’usine, les gardiens de la paix, les infirmières hospitalières et les informaticiens. Fondée sur plus de deux cents entretiens et sur des observations de terrain, cette analyse met en évidence les transformations propres à chacun de ces univers professionnels. Elle montre notamment l’évolution du travail ouvrier vers des fonctions davantage orientées vers l’activité d’opérateur, les transformations du métier policier sous l’effet de la professionnalisation et de la politisation, la technicisation croissante du travail infirmier ainsi que les mutations rapides du secteur informatique. Malgré les processus d’individualisation qui traversent le monde professionnel, les collectifs de travail continuent de jouer un rôle essentiel dans la construction du sens donné à l’activité professionnelle. Les relations entre collègues, les appartenances professionnelles et les formes de solidarité constituent ainsi des éléments importants de l’expérience du travail. L’affaiblissement des collectifs professionnels s’accompagne également d’une crise des récits qui contribuaient autrefois à valoriser le travail. Dans l’après-guerre, les discours syndicaux et politiques participaient à la construction d’une certaine fierté professionnelle et donnaient au travail une dimension collective et sociale forte. Le recul de ces discours a progressivement favorisé l’émergence de représentations davantage centrées sur la compétitivité, la productivité et le « coût du travail ». Cette évolution rend plus difficile la construction de récits collectifs positifs autour de l’activité professionnelle, y compris dans les professions qualifiées. À travers les différentes études de cas, l’ouvrage cherche ainsi à renouveler le regard porté sur les transformations du travail à partir de l’expérience concrète des travailleurs. Il propose notamment une réflexion sur les conséquences de la désindustrialisation, des politiques sécuritaires et de santé publique, ainsi que sur les effets de la numérisation de l’économie.
Au-delà de la diversité des situations étudiées, une idée centrale se dégage : le rapport au travail ne peut être réduit à une opposition entre investissement et désengagement, ni à une simple évolution de la « valeur travail ». Il constitue une relation complexe, évolutive et socialement située, qui se transforme au gré des trajectoires individuelles, des contextes historiques, des conditions de travail et des évolutions de la société.