CfP: Les gauches révolutionnaires en Afrique subsaharienne (années 1960-70), une histoire politique et sociale à écrire

Call for papers, deadline 1 March 2019 (in French)

Appel à contributions : Les gauches révolutionnaires en Afrique subsaharienne (années 1960-70), une histoire politique et sociale à écrire ...

Modalités de soumission et calendrier :

Les contributeurs sont invités à soumettre leur proposition sous la forme d'un résumé (en anglais ou en français) d'une longueur n'excédant pas 5 000 signes envoyés à l'adresse email suivante : revleftafrica@rosalux.org au plus tard le 1er mars 2019.

Les propositions feront l'objet d'un examen. A partir du 31 mars les contributeurs retenus seront invités à rédiger leurs contributions d'une longueur comprise entre 30 000 et 60 000 signes pour la date du 15 septembre au plus tard.

La date retenue pour le colloque qui aura lieu à Dakar est celle des 31 octobre et 1er novembre 2019.

Contexte :

Le projet de ce colloque est né du constat suivant : alors que les mouvements de la gauche révolutionnaire des années 1960-70 en Europe, aux Etats-Unis, en Amérique latine, voire ailleurs, ont été l'objet d'une littérature abondante, les mouvements similaires qui ont vu le jour durant cette période en Afrique, restent encore méconnus. Cette méconnaissance découle de deux raisons principales : il s'agit d'abord d'une histoire souterraine avec des acteurs évoluant dans la clandestinité mais il s'agit aussi d'une histoire occultée ensuite, soit du fait de la défaite (politique et militaire parfois), soit encore du fait d'une certaine forme d'autocensure liée à la reconversion ultérieure d'anciens acteurs révolutionnaires au sein de l'élite dirigeante ou de toute autre attitude de « reniement » de ce passé d'activiste de gauche.

L'objet de ce colloque serait donc de contribuer à exhumer l'histoire invisible, oubliée et a posteriori minorée de ces mouvements de gauche afin de mieux apprécier le rôle qu'ils ont pu jouer dans les rapports de force politiques au sens large, de cette période, au sein des Etats africains postcoloniaux. Au-delà même de la sphère politique, il s'agira essayer d'évaluer leur influence au sein du processus de « modernisation des hommes », selon la formule de Pierre Fougeyrollas à propos du Sénégal, autrement dit la genèse sociétale post-coloniale. A partir des années 1960, puis surtout au cours de la décennie suivante, la dynamique de cette gauche révolutionnaire s'est développée, à l'occasion de certains processus insurrectionnels aboutissant parfois à des changements de pouvoir, voire à l'avènement de régimes dits
révolutionnaires voire se réclamant du marxisme ou du marxisme-léninisme (Congo, Madagascar, Ethiopie, Bénin etc.). C'est pourquoi cette dynamique de politisation n'a pu être totalement passée sous silence.

Ainsi, deux types d'écrits ont abordé de manière adjacente, la question des mouvements de gauche révolutionnaire :

− ceux qui ont étudié les régimes révolutionnaires des années 1970 publiés pour la plupart à la fin des années 1980 et au début des années 1990, influencés par la géopolitique internationale (clivage Est-Ouest puis ensuite rivalité au sein du camp « communiste » entre le modèle de l'URSS et la modèle chinois) au plan externe et se focalisant au plan interne, sur la question de la « réalité » du socialisme instauré par ces régimes (voir par exemple l'appellation de marxoïdes » appliquée au régime de Kerekou) ;
− ensuite sur mai 1968 en Afrique et les Global Sixties, publiés depuis quelques années, qui visent à montrer que l'Afrique a fait partie de ce large mouvement de contestation antisystémique qu'on a souvent tendance à limiter aux pays occidentaux. 

Cependant, l'histoire intrinsèque de ces mouvements de gauche « antisystémiques » restent encore à écrire sans doute aussi parce que l'histoire et la sociologie 1 des révolutions tend surtout à s'intéresser aux révolutions qui ont marqué l'histoire mondiale, principalement la révolution française la révolution russe et la révolution chinoise. Or, on peut penser aussi qu'il y a aussi des enseignements à tirer des mouvements révolutionnaires qui ne sont pas parvenus à leurs fins, en des termes classiques de renversement du pouvoir politique. Qui plus est, on peut toujours considérer que même les révolutions les plus emblématiques de l'histoire mondiale ont connu aussi leurs vaincus, lesquels auraient voulu une orientation différente de ce processus révolutionnaire, lorsque celui-ci a pris une voie « thermidorienne » pour reprendre une formulation inspirée de la Révolution française.

Pour en revenir au continent africain, de prime abord, ces forces de gauche se sont situées dans une continuité avec les luttes anticolonialistes qui ont précédé la reconnaissance des indépendances africaines.

Cependant, elles se sont aussi heurtées à des régimes africains « néocoloniaux », c'est-à-dire soutenus voire maintenus en place par des puissances occidentales. Dans le cas des territoires colonisés par la France, le caractère conflictuel de cette décolonisation a été marqué des épisodes de « confiscation » de l'indépendance dans le cadre d'un ensemble « françafricain » ce qui a parfois suscité des tentatives d'opposition armée comme au Cameroun avec l'UPC ou au Niger avec le Sawaba.

Mais également un peu plus tard, à la faveur du contexte des « Global Sixties » de contestation mondiale, où le centre de gravité de la « révolution mondiale » semblait se déplacer davantage vers le Sud, une nouvelle « gauche » a parfois émergé qui s'est démarquée sur le plan idéologique de la « vieille » gauche anticolonialiste issue des luttes pour l'indépendance laquelle s'est retrouvée parfois débordée par cette génération montante qui lui reprochait finalement de n'être pas assez « révolutionnaire » voire d'être prêt à nouer des compromis avec les régimes en place. 

Attentes

Les contributions devront donc faire état de ces différents positionnements idéologiques se revendiquant de différentes orientations du marxisme international voire « géopolitique » :

• d'un côté, allégeance à l'« orthodoxie » pro-URSS pour des formations comme le PAI au Sénégal ou le G-80 au Niger ;
• de l'autre, référence à la Chine de Mao pour les Kahidines en Mauritanie ou And Jëf au Sénégal, voire à l'Albanie de Enver Hodja pour le Parti communiste révolutionnaire
voltaïque (PCRV) ou encore le Parti communiste du Dahomey (PCD) sans oublier le cas des groupes trotskistes qui ont pu s'implanter parfois comme au Sénégal (GOR) ;
• ou encore du panafricanisme (voir par exemple le cas du RND fondé par Cheikh Anta Diop au Sénégal ou encore le MOJA au Libéria) ou encore de toute idéologie radicale que l'on peut situer dans une perspective de gauche, tout en les reliant aux stratégies effectives menées par ces différents groupes ou organisations, pour la plupart dans la clandestinité, voire à l'étranger. Sur ces questions idéologiques, on attend notamment des contributeurs, une capacité à situer les références aux théories et aux expériences révolutionnaires extérieures à l'Afrique mais aussi à mettre en évidence, lorsqu'elles ont existé, les tentatives d' « indigénéiser » ce référent universaliste.

Au-delà d'une histoire événementielle, idéologique et organisationnelle qu'il faudra s'efforcer de reconstituer avec les sources disponibles écrites (tracts, brochures) et orales (témoignages d'anciens militants), il sera important d'éclairer la base sociale (ou les bases sociales) de ces mouvements politiques :
• se sont-ils limités à l'intelligentsia des villes (voire de la capitale) ?
• ou sont-ils parvenus parfois à s'implanter localement au sein de populations paysannes ou populaires urbaines ?

Ainsi quel bilan peut-on tirer des tentatives d' « intégration aux masses » pour reprendre les termes du mot d'ordre de la Fédération des étudiants d'Afrique noire en France (FEANF) lancé au cours des années 1960 ? De manière plus spécifique, on pourra ainsi examiner les interactions nouées entre ces mouvements de gauche et les mouvements sociaux, notamment les étudiants qui ont été souvent les vecteurs de cette politisation révolutionnaire, mais aussi les travailleurs (à travers l'influence des militants révolutionnaires au sein des syndicats) ou encore les mouvements de jeunes ou de femmes. A ce propos, on pourra aussi s'intéresser à l'articulation entre le jeu clandestin des organisations politiques et le jeu plus « ouvert » ayant lieu au sein de ces mouvements de masse.

En liaison avec la militarisation du jeu politique, on pourra faire le bilan des tentatives de guérilla, y compris lorsque elles se sont avérées des échecs patents comme au Sénégal avec le PAI en 1964 ou au Congo avec la JMNR d'Ange Diawara en 1972... De même, dans certains pays la question du rapport avec entre cette gauche radicale et certains militaires « progressistes » voire « révolutionnaires » constitue un sujet intéressant puisque ce rapport a bien était établi dans un certain nombre de situations où ces militaires ont ainsi été soutenus par certaines fractions de cette gauche, dans leur prise du pouvoir d'Etat (Soudan en 1969-71, Ethiopie en 1974-77, Burkina Faso
en 1983-87). P

Par ailleurs, en dehors de ces situations où les rapports de forces politiques finissent par être militarisés , il peut être opportun d'examiner les stratégies de construction de contre-pouvoirs par rapport au régime en place, par exemple à travers la mise en place d'un syndicalisme « révolutionnaire » ou du moins « autonome ») ou encore d'autres formes associatives non inféodées au parti au pouvoir (voir dans le cas du Burkina Faso, la mise en place de la CGT-B ou encore le MBDHP au cours des années 1980).

Enfin au-delà des tentatives organisationnelles, il a pu exister aussi des tentatives motivées par un sentiment anti-impérialiste de rejets de symboles de la culture occidentale et de promotion d'une culture nationale ou africaine (cf. le manifeste du Front culturel sénégalais publié en 1977). Dans cette perspective, on pourra aussi se poser la question de l'hégémonie et notamment de la confrontation/coexistence avec les pouvoirs religieux qui a pu poser problème dans le cas de mouvements radicaux qui ont parfois été exposés à la stigmatisation — « communisme » égale « athéisme » — visant à discréditer leur action (voir notamment le cas du parti communiste du
Soudan).

Au-delà du cadre des Etats post-coloniaux en formation, on pourra aussi étudier les liens entre le développement de ces mouvements de gauche et le contexte international à travers les contacts noués avec d'autres forces militantes et la solidarité exprimée pour d'autres « causes », en faveur d'autres organisations de la gauche révolutionnaire en Afrique, voire des derniers mouvements de libération nationale en lutte contre le colonialisme portugais ou encore les mouvements antiapartheid
en Afrique du Sud et, au-delà du continent africain, des mouvements radicaux comme les Black Panthers ou encore des mouvements de lutte armée comme les fedayin palestiniens. Dans cette même logique, le rôle des militants « diasporiques » (étudiants mais pas seulement) pourra être important à mettre en lumière pour comprendre les efforts de mise en oeuvre effective de ces solidarités.

Enfin, on peut aussi se demander quel est l'héritage de cette gauche révolutionnaire au delà des bouleversements géopolitiques des années 1990. Doit-on considérer que la chute du mur de Berlin a définitivement relégué aux « poubelles de l'histoire » ces mouvements de gauche se réclamant souvent du marxisme, assimilé en l'occurrence au « socialisme réel » des pays de l’Est ? Mais à l’inverse, pourquoi ne pas voir que le multipartisme naissant à cette époque (en y incluant les organisations de la « société civile ») a été pour une part non négligeable construit par des acteurs issus de cette gauche révolutionnaire ?

Même si l’objectif de ce colloque n’est pas de faire un bilan politique général de la gauche dans les Etats post-coloniaux africains, on ne peut pas faire l’impasse sur la question de la dépendance idéologique voire matérielle de cette gauche par rapport au bloc de l’Est ainsi que sur celle de la pertinence des théories marxistes par rapport à l’Afrique et plus globalement par rapport au Sud, comme l’on fait certains auteurs issus des études postcoloniales,, ce qui est un point de vue que l’on peut lui même remettre en question. En outre, il sera pertinent d’examiner comment les militants de cette gauche révolutionnaire ont tenté de s’adapter à la nouvelle situation  géopolitique issue de la chute du mur de Berlin et caractérisée par la mise en oeuvre des programmes d’ajustement structurel.

Ainsi pour finir la question de l'héritage politique mais aussi sociétal de cette gauche radicale pourra aussi être évoquée, en ayant à l'esprit que parfois, comme on a pu le voir depuis quelques années, c'est à travers des activités mémorielles que l'on commence à accéder à un début de connaissance au sujet d'une histoire qui reste encore à écrire.

 

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Comité scientifique :
Ibrahim ABDULLAH
Jimi ADESINA
Hakim ADI
Peter ALEXANDER
Pascal BIANCHINI*
Françoise BLUM
Carlos CARDOSO
Jean COPANS
Thierno DIOP
Mor NDAO
Ndongo Samba SYLLA*
Leo ZEILIG
* organisateurs

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