Geneva/Switzerland
30 octobre 2026, Maison Internationale des Associations (MIA) – Genève
Journée d’études organisée par Lestime et les Archives contestataires
Avec le soutien de :
Service Agenda 21 – Ville durable, Ville de Genève
Maison de l'histoire, Université de Genève
La journée d’études sera introduite par une conférence d’honneur de Paola Bacchetta, professeure et directeure au Département de Gender and Women’s Studies à l’Université de Californie à Berkeley, organisée la veille, le 29 octobre, à l’Université de Genève, à l’occasion de la parution de son livre Co-Motion: Re-Thinking Power, Subjects, and Feminist and Queer Alliances (Duke University Press, 2026). Cette intervention constituera la première présentation du livre en Suisse et offrira un cadre privilégié pour engager une réflexion qui se poursuivra lors de la journée d’études.
Le 31 mars 1986, une grande manifestation en faveur du droit d’asile politique « pour les lesbiennes de tous les pays » se tenait dans les rues de Genève. Rassemblant environ 500 lesbiennes venues, entre autres, de Suisse, d’Espagne, de France, d’Italie, du Brésil, du Chili, de Thaïlande, d’Inde, du Kenya et de Slovénie, cette mobilisation se voulait le couronnement de la 8ème Conférence internationale de l’International Lesbian Information Service (ILIS), évènement qui marque un moment charnière, tant dans la trajectoire du réseau que, plus globalement, dans l’émergence d’un mouvement lesbien transnational dépassant le seul cadre euro-occidental. La participation inédite d’un nombre aussi important de lesbiennes, venues de toutes latitudes, se traduit, lors de la manifestation, par un large éventail de revendications et de prises de position, allant de la dénonciation des systèmes d’oppression – patriarcat, hétérosexualité obligatoire, colonialisme, racisme et capitalisme – à la critique des régimes fascistes et militaires, des guerres impérialistes et des politiques restrictives en matière de migrations.
À l’occasion des quarante ans de cette conférence, cette journée d’études propose de porter un regard nouveau sur l’histoire des réseaux, des espaces et des luttes qui ont façonné l’internationalisme lesbien des années 1970 aux années 2000. Celui-ci se déploie à travers un vaste répertoire d’actions collectives : participation à des conférences internationales, construction de réseaux transnationaux, pétitions, communiqués de presse, campagnes, marches, sit-in et autres actions solidaires destinées à soutenir et relayer des luttes menées dans d’autres contextes. Malgré leur importance et leur forte résonance avec les enjeux contemporains, ces mobilisations demeurent très peu documentées ; leurs archives sont dispersées sur plusieurs pays et continents, et ne sont conservées que partiellement au sein de circuits archivistiques institutionnels ou communautaires, dans un contexte marqué par la disparition progressive de leurs actrices et la fragilisation des mémoires militantes.
Afin de dresser un état des lieux des recherches et des projets de documentation et de transmission engagés dans la relecture de ces histoires, nous invitons des contributions portant sur les trois champs thématiques suivants, proposés à titre indicatif ; d’autres propositions sont également bienvenues.
- S'organiser en réseaux
En assurant des missions de coordination et de liaison, les réseaux transnationaux ont constitué des infrastructures politiques, matérielles et affectives centrales de l’internationalisme lesbien. Une attention particulière sera portée à l’histoire de l’ILIS, qui constitue la première et la plus importante organisation internationale lesbienne, active de 1981 à 1998, année de parution de son dernier bulletin d’information. Dans ses presque vingt ans d’existence, l’ILIS a organisé plusieurs conférences internationales en Europe et soutenu la tenue de conférences lesbiennes en Amérique latine et en Asie par le biais de ses réseaux régionaux (Topini 2023, Wilson 2022, Mabut 2022, Dear 2018). Plusieurs axes de réflexion pourront être explorés, parmi lesquels :
- la genèse de l’ILIS et ses relations avec d’autres organisations internationales, notamment l’International Lesbian and Gay Association (ILGA) (Belmonte 2021, Ayoub et Paternotte 2016) : lancé au sein de l’ILGA en 1980, l’ILIS s’en détache dès l’année suivante, lorsque les groupes lesbiens affiliés décident d’en faire une organisation autonome.
- l’histoire de ses conférences internationales et des débats qui s’y sont tenus ;
- le rôle des groupes locaux ayant assumé le secrétariat de l’ILIS dans la co-construction de son projet internationaliste ;
- l’évolution de sa géographie entre 1981 et 1998 : d’un réseau initialement ancré en Europe occidentale à une expansion progressive vers l’Europe centrale et orientale, accompagnée de la constitution de réseaux régionaux en Amérique latine et en Asie ;
- les apports critiques des militantes racisées, migrantes et/ou issues des Suds globaux dans le décentrement et la reconfiguration de l’agenda, des priorités et de la structure du réseau.
- la continuité et les reconfigurations contemporaines du projet internationaliste lesbien, à travers des réseaux tels que l’European Lesbian* Conference (EL*C)
- la fin des activités de l’ILIS coïncide avec l’émergence de la Marche mondiale des femmes qui se structure entre 1998 et 2000 (Alba & Olavarria 2021). Y a-t-il dès lors une reconfiguration des rapports entre féminisme et lesbianisme au niveau des organisations transnationales ? Si tel est le cas, quelles en sont les modalités ?
- Rencontres et espaces
Les espaces ont joué un rôle tout aussi crucial dans la circulation transnationale des savoirs, des pratiques et des imaginaires lesbiens. Les conférences internationales constituent à cet égard des lieux privilégiés d’échanges d’expériences et de stratégies. En parallèle des conférences organisées par l’ILIS, ces échanges se sont déployés plus largement dans le cadre d’autres rencontres féministes internationales, telles que la Conférence féministe de Francfort (15–17 novembre 1974) (Eloit 2018), le Tribunal international des crimes contre les femmes, tenu à Bruxelles du 4 au 8 mars 1976 (Le Goff 2024), ainsi que les conférences mondiales sur les femmes organisées par l’ONU. Celles de Nairobi (1985) et de Pékin (1995) se distinguent par une forte participation lesbienne, notamment dans le cadre du Forum des ONG (Levenstein 2020, Bunch & Hinojosa 2000, Wilson 1996). D’autres conférences, bien que régionalement ancrées, ont également porté une forte dimension internationaliste, à l’instar des Rencontres lesbiennes-féministes latino-américaines et des Caraïbes (RLFLAC). Celles-ci ont attiré de nombreuses militantes européennes et états-uniennes, contribuant ainsi à dynamiser les échanges Sud/Nord et à opérer un déplacement des centres épistémiques au sein de l’internationalisme lesbien (Bastian Duarte 2012, Mogrovejo 2000). L’idée des RLFLAC s’inscrit d’ailleurs dans l’histoire de l’ILIS : le projet prend forme en 1986, lorsque neuf lesbiennes latino-américaines participent à la 8ème rencontre de l’ILIS à Genève et décident alors de créer leur propre réseau (Falquet 2002).
De Femø à Eressos, en passant par l’Oregon, les camps de vacances et les terres lesbiennes ont constitué de puissants catalyseurs de l’internationalisme lesbien, offrant des espaces de vie propices à la construction de liens transnationaux (Flamant 2015). Les festivals de films et de musique – du Michigan Womyn's Music Festival aux éditions parisiennes du festival Quand les lesbiennes se font du cinéma – ont également constitué, aux côtés des librairies et des maisons d’édition indépendantes, des infrastructures centrales de cet internationalisme, permettant la venue d’autrices, d’artistes et de réalisatrices étrangères, ainsi que la mise en circulation de pensées politiques et littéraires lesbiennes (Hogan 2016, Enke 2007, Morris 2000). Enfin, les médias développés par et pour les lesbiennes (presse, radio, etc.) ont joué un rôle clé comme vecteurs de l’internationalisme lesbien de cette période, contribuant à la circulation d’appels à la solidarité (Archives contestataires 2025, McKinney 2020). Cet axe invite à interroger l’histoire de ces espaces, non seulement à partir des connexions puissantes qu’ils ont contribué à forger, mais aussi à l’aune des frictions, des conflits et des exclusions qui les ont traversés.
- Luttes, revendications, coalitions
L’internationalisme lesbien s’est construit au croisement de multiples luttes politiques, en dialogue – mais parfois aussi en tension – avec les combats (trans)féministes, LGBTQ+, antiracistes, anti-impérialistes, anticoloniaux, antifascistes et antimilitaristes. Il s’est également structuré autour de revendications plus spécifiques, telles que les luttes des mères lesbiennes pour la garde de leurs enfants et la reconnaissance de leurs droits reproductifs (Griffin & Mulholland 1997); les initiatives en faveur d’espaces plus inclusifs et accessibles aux lesbiennes handicapées (Corbman 2018); les actions menées par des lesbiennes migrantes et exilées contre les régimes répressifs dans leurs pays d’origine et contre le racisme dans les pays d’accueil (Falquet 2021, Bacchetta 2009); ou encore, les mobilisations liées à l’épidémie de VIH/sida et au breast cancer activism, qui ont constitué des leviers majeurs de reconfiguration des solidarités féministes et LGBTIQ+ à l’échelle transnationale (Sullivan 2017).
Les propositions pourront notamment explorer : la solidarité internationale comme travail politique pratiqué au quotidien (campagnes de soutien, collectes de fonds, accueil de militantes en exil, traduction, etc.); les stratégies développées pour mettre en place des alliances « potentiatrices » (Bacchetta 2025, Bacchetta 2010) et pour penser un internationalisme lesbien non hégémonique, attentif aux contextes locaux, aux formes de résistance situées et aux rapports de domination (hiérarchies Nord/Sud, asymétries de ressources, de visibilité et de circulation, etc.) (Jong 2017, Curiel 2016, Reinfelder 1996); les défis et les apprentissages qui ont accompagné ces coalitions; les tensions entre les tendances autonomes et les processus d’institutionnalisation et de professionnalisation des réseaux militants, qui connaissent un tournant dans les années 1990 et 2000 (Neveu 2020); la manière dont ces mobilisations continuent de nous inspirer aujourd’hui, dans un rapport dynamique entre luttes passées et luttes présentes.
Modalités de soumission
Merci d’envoyer un résumé (300 mots maximum) ainsi qu’une courte biographie (150 mots maximum) à l’adresse suivante : ilis86@archivescontestataires.ch. La date limite d’envoi est fixée au 8 avril 2026. Les décisions de sélection seront communiquées le 22 avril 2026.
Bibliographie
Alba, Carmen Leticia Díaz, and Margot Olavarria. 2021. “The World March of Women: Popular Feminisms, Transnational Struggles.” Latin American Perspectives 48 (5): 96–112.
Archives contestataires (ed.). 2025. Nous ne nous tairons plus: pratiques féministes de la radio et leurs contextes (1975–2000). Genève. https://radio.archivescontestataires.ch/.
Ayoub, Phillip M., and David Paternotte. 2016. “L’International Lesbian and Gay Association (ILGA) et l’expansion du militantisme LGBT dans une Europe unifiée.” Critique Internationale, 70: 55–70.
Bacchetta, Paola. 2009. “Co-formations : des spatialités de résistance décoloniales chez les lesbiennes “of color” en France.” Genre, sexualité & société 1 (printemps).
———. 2010. “Réflexions sur les alliances féministes transnationales.” In Le sexe de la mondialisation. Genre, classe, race et nouvelle division du travail, 259–274. Paris: Presses de Sciences Po.
———. 2026. Co-Motion: Re-Thinking Power, Subjects, and Feminist and Queer Alliances. Durham, NC: Duke University Press.
Bastian Duarte, Angela Ixkic. 2012. “From the Margins of Latin American Feminism: Indigenous and Lesbian Feminisms.” Signs: Journal of Women in Culture and Society 38: 153–178.
Belmonte, Laura A. 2021. The International LGBT Rights Movement: A History. London: Bloomsbury.
Bunch, Charlotte, and Claudia Hinojosa. 2000. Lesbians Travel the Roads of Feminism Globally. Report. New Brunswick, NJ: Center for Women’s Global Leadership, Rutgers University.
Corbman, Rachel. 2018. “Remediating Disability Activism in the Lesbian Feminist Archive.” Continuum 32 (1): 18–28.
Curiel, Ochy. 2016. “Rethinking Radical Anti-Racist Feminist Politics in a Global Neoliberal Context.” Meridians 14 (2): 46–55.
Dear, Belinda. 2018. Learning from the Past: Retrieving the Herstory of International Lesbian Organizing: The International Lesbian Information Service, 1980–1998. Amsterdam: IHLIA LGBT Heritage.
Eloit, Ilana. 2018. Lesbian trouble: feminism, heterosexuality and the French nation (1970–1981). PhD thesis,
London School of Economics and Political Sciences.
Enke, A. Finn. 2007. Finding the Movement: Sexuality, Contested Space, and Feminist Activism. Durham, NC: Duke University Press.
Falquet, Jules. 2021. “De la lutte contre le racisme au soutien aux demandeuses d’asile lesbiennes : expériences lesbiennes féministes en France depuis la fin des années 1990.” Recherches féministes, 33 (2): 129–148.
———. (réal. et trad.). 2002. “Entretien avec Neusa Das Dores Pereira et Elizabeth Calvet. Lesbianisme noir au Brésil. Autour de la 5e Rencontre lesbienne féministe latino-américaine et des Caraïbes (Rio de Janeiro, mars 1999).” Nouvelles Questions Féministes 21 (1): 110–124.
Flamant, Françoise. 2015. Women’s Lands: Construction d’une utopie, Oregon, USA 1970–2010. Paris: IXe Éditions.
Griffin, Kate, and Lisa A. Mulholland, eds. 1997. Lesbian Motherhood in Europe. London: Cassell.
Hogan, Kristen. 2016. The Feminist Bookstore Movement: Lesbian Racism and Accountability. Durham, NC: Duke University Press.
Jong, Sara. 2017. Complicit Sisters: Gender and Women’s Issues across North–South Divides. Oxford: Oxford University Press.
Le Goff, Milène. 2024. ““J’aime les femmes. Et vous ?” Se dire lesbienne au Tribunal international des crimes contre les femmes (1976).” Clio. Femmes, Genre, Histoire 60 (2): 159–171.
Levenstein, Lisa. 2020. They Didn’t See Us Coming: The Hidden History of Feminism in the Nineties. New York: Basic Books.
Mabut, Thibaud. 2022. Construction d’un transnationalisme lesbien : le Service international d’information lesbien (ILIS). Mémoire de bachelor en relations internationales, Global Studies Institute, Université de Genève.
McKinney, Cait. 2020. Information Activism: A Queer History of Lesbian Media Technologies. Durham, NC: Duke University Press.
Mogrovejo, Norma. 2000. Un amor que se atrevió a decir su nombre: La lucha de las lesbianas y su relación con los movimientos homosexual y feminista en América Latina. México: Plaza y Valdés.
Morris, Bonnie J. 2000. Eden Built by Eves: The Culture of Women’s Music Festivals. Boston: Alyson Books.
Neveu, Érik. 2020. “Institutionnalisation des mouvements sociaux.” In Dictionnaire des mouvements sociaux, 2e éd. mise à jour et augmentée, 314–321. Paris: Presses de Sciences Po.
Reinfelder, Monika, ed. 1996. Amazon to Zami: Towards a Global Lesbian Feminism. London: Cassell.
Sullivan, Mairead. 2018. “A Crisis Emerges: Lesbian Health between Breast Cancer and HIV/AIDS.” Journal of Lesbian Studies 22 (2): 220–34.
Topini, Carolina. 2023. Voyages, rencontres, traductions. La fabrique d’un féminisme transnational dans les années 1970–1990 (Italie, Europe, États-Unis). Thèse de doctorat, IGEND, Université de Genève.
Wilson, Anne Marie. 2022. “Dutch Women and the Lesbian International.” Women’s History Review 31 (1): 126–153.
Wilson, Ara. 1996. “Lesbian Visibility and Sexual Rights at Beijing.” Signs: Journal of Women in Culture and Society 22 (1): 214–218.